Émile Bernard, époque de Pont-Aven

Mai 21 - Juillet 17, 2010

Après plusieurs expositions consacrées à quelques grands artistes surréalistes et un brillant aperçu de l'œuvre de Fernand Léger en 2009, la galerie Malingue décide cette saison de revenir sur les prémices de l'art du XXe siècle en présentant un ensemble d'œuvres de la période dite "de Pont-Aven" d'Émile Bernard.

Jeune homme d'exception, intelligent et cultivé, nourri de l'art des musées et rebelle à l'enseignement académique, passionné d'expérimentation, Émile Bernard participe pleinement à l'histoire des débuts de l'Art moderne. Insatisfait des différents types d'analyse impressionniste, il élabore et développe d'abord – en 1886-1887 –une théorie de peinture baptisée "Cloisonnisme" (motifs simples et éclatants, brillamment colorés et lourdement cernés, comme dans la technique ancienne des émaux), qui mènera au "Synthétisme" et au "Symbolisme".

Dans un moment où Cézanne est un modèle primordial pour les jeunes "révolutionnaires" ("on peut dire, si l'on veut, que c'est Cézanne qui a cloisonné le premier", dit Paul Sérusier), cette vision synthétique de l'art, s'opposant à la vision analytique des Impressionnistes, est expérimentée, discutée, développée à son origine par Émile Bernard et Paul Gauguin, lors de leur séjour conjoint à Pont-Aven durant l'été 1888. Il faut maintenant peindre de mémoire, renoncer au travail en plein air, c'est à l'esprit d'interpréter le sujet et non plus à l'œil de le copier fidèlement. Les Bretonnes dans la prairie est le tableau-clé, le symbole peint de cette réflexion, acte de naissance du synthétisme, et la galerie Malingue est heureuse et fière d'avoir l'occasion de présenter cette œuvre dans l'exposition.

Quinze œuvres sont réunies autour de ce tableau mythique, qui continue de fédérer les interrogations et querelles autour de la prééminence d'Émile Bernard et de Gauguin (qui peint immédiatement après la Vision du Sermon). Elles illustrent les principales facettes de la production d'Émile Bernard pendant cette courte période : des natures mortes, des scènes de la vie des paysans bretons (dans leurs travaux quotidiens, à l'église, au marché), des portraits et autoportraits, et des figures de baigneuses.

Pour Daniel Malingue, cette exposition est aussi l'occasion d'évoquer ses premières armes d'amateur du groupe de Pont-Aven, puisqu'il organisa avec son père en 1961 une exposition Gauguin et ses amis, à Pont-Aven. Il est donc tout naturel pour la galerie de revenir évoquer l'apport indiscutable d'Émile Bernard aux esthétiques nouvelles qui se développeront dans les premières années du XXe siècle.

 

ANTHOLOGIE

 

Paul Gauguin à Van Gogh

"J'étudie le petit Bernard que je connais moins que vous ; je crois que vous lui ferez du bien et il en a besoin. Il a naturellement souffert et il débute dans la vie rempli de fiel entraîné à voir le mauvais côté de l'homme. J'espère qu'avec son intelligence et son amour de l'art il s'apercevra un jour que la bonté est une force contre les autres et une consolation pour nos malheurs propres. Il vous aime et vous estime, vous pouvez donc avoir une bonne influence sur lui."

Paul Gauguin, lettre à Van Gogh, Pont-Aven, 8 septembre 1888, in Vincent Van Gogh. Les Lettres. Edition critique complète illustrée, Arles-Amsterdam, Editions Actes Sud-Van Gogh Museum, 2009, volume 4, lettre 675

 

Émile Bernard

"Je poursuivais ma recherche du symbolisme à la faveur de mes aspirations et de la nature, sans m'occuper de l'approbation ou de la désapprobation de Van Gogh qui était alors [fin 1886] mon seul ami. J'en exposai les moyens à Louis Anquetin après un voyage de six mois, que j'avais fait à pied en Bretagne. Les grands sites de la mer, les vastes landes, les harmonies profondes de cette contrée, quasi sainte, pleine de légendes, de coutumes et de monuments pieux de la plus suave naïveté, m'avaient montré ma route. Je pensais à rejeter tout ce qui était obstacle à ma vision de la généralité et je marchais au symbolisme par la synthèse. J'écrivais alors : "Tout ce qui surcharge un spectacle le couvre de réalité et occupe nos yeux au détriment de notre esprit. Il faut simplifier le spectacle pour en tirer le sens. Il faut en quelque sorte en faire le schéma", et je parvins, en effet, à des schémas plus ou moins significatifs.

Émile Bernard, "Mémoire pour l'Histoire du Symbolisme pictural de 1890", Maintenant 3, 1919, repris dans Propos sur l'Art, Paris, Séguier, 1994

 

Paul Gauguin à Émile Bernard

"Mon cher Émile,

[…]Vous avez tous les atouts en main. De bonne heure le pied à l'étrier, vous arriverez tout armé, en pleine force de jeunesse au moment où le chemin a été dégagé d'une grande partie des ronces. Vous êtes extraordinairement doué et vous seriez arrivé quand même, mais à une autre époque, c'est-à-dire il y a dix ans, vous n'auriez pas trouvé un seul pour vous admirer et vous regarder. Donc tant mieux pour vous."

Paul Gauguin, lettre à Émile Bernard, Pont-Aven, octobre 1888, in Paul Gauguin. Lettres à sa femme et à ses amis, recueillies, annotées et préfacées par Maurice Malingue, Paris, Bernard Grasset, 1946-2003

 

Vincent Van Gogh à Theo Van Gogh

"As-tu vu les études que Bernard a rapportées de Bretagne. Gauguin m'en a raconté bien des choses. Lui en a une qui est simplement magistrale. Je crois qu'en lui achetant une à Bernard on lui rendrait service et qu'il le mérite réellement."

Vincent Van Gogh, lettre à Theo Van Gogh, Arles, vers le 21 novembre 1888, in Vincent Van Gogh. Les Lettres. Edition critique complète illustrée, Arles-Amsterdam, Editions Actes Sud-Van Gogh Museum, 2009, volume 4, lettre 722

 

Paul Gauguin à Émile Bernard

"Mon cher Bernard,

Je vois, lisant votre lettre, que nous sommes tous un peu logés à la même enseigne. Les moments de doute, les résultats toujours en-dessous de ce que nous rêvons ; et le peu d'encouragement des autres, tout cela contribue à nous écorcher aux ronces. Eh bien, après qu'y faire, si ce n'est rager, se battre avec toutes ces difficultés ; même terrassé, dire encore. Toujours et toujours. Au fond la peinture est comme l'homme, mortel mais vivant toujours en lutte avec la matière.

[…] Il est évident que vous êtes très doué et même que vous savez beaucoup. Que vous importe l'opinion des crétins et des jaloux ? Je ne pense que cela puisse longtemps vous inquiéter. Que dirai-je de moi, je n'ai pas beaucoup été gâté par les autres et je compte même devenir de plus en plus incompréhensible. Que m'importe. Vous êtes jeune et je crois qu'il vous manque quelque chose, vide qui sera bientôt rempli par l'âge. C'est de beaucoup vous connaître vous-même, au milieu de tout ce que vous avez vu, ressenti, souffert, vous êtes perdu. Mais tout cela se classera. […] Vous avez trop vu en trop peu de temps. Reposez-vous de voir (très longtemps). Prenez dans ce que je vous dis ce qui vous plaira. En tout cas soyez persuadé que de ma part il n'y a jamais que de bonnes intentions."

Paul Gauguin, lettre à Émile Bernard, Pont-Aven, début septembre 1889, in Paul Gauguin. Lettres à sa femme et à ses amis, recueillies, annotées et préfacées par Maurice Malingue, Paris, Bernard Grasset, 1946-2003

 

Maurice Denis

"Quoi qu'il en soit, et quelque nom que l'avenir réserve au mouvement d'art [le Symbolisme] dont il est ici question, à ce tournant décisif de l'histoire de l'art moderne, il y a un certain nombre d'images qui se lèvent dans ma mémoire lorsque j'évoque le souvenir de ce temps qui fut le temps de ma jeunesse.

La première de ces images, c'est […] le café Volpini. Là sont exposées, dans des cadres blancs, les premières œuvres de la nouvelle peinture. […] Les déformations du dessin, l'aspect caricatural, les couleurs posées à plat, tout scandalise. Mais ceux qui ont une fois reçu le choc de tels ouvrages […], ceux-là seront désormais sans surprise devant d'autres audaces […].

Il y avait là dix-sept toiles de Gauguin […]. Il y en avait vingt-trois d'Émile Bernard. […]

J'étais encore à l'Académie Julian, quoique élève de l'École des Beaux-Arts. Quel éblouissement d'abord, et ensuite quelle révélation ! Au lieu de fenêtres ouvertes sur la nature, comme les tableaux des impressionnistes, c'étaient des surfaces lourdement décoratives, puissamment coloriées, et cernées d'un trait brutal, cloisonnées, car on parlait aussi, à ce propos, de cloisonnisme, et encore de japonisme. Nous retrouvions, dans ces œuvres insolites, l'influence de l'estampe japonaise, de l'image d'Epinal, de la peinture d'enseigne, de la stylisation romane."

Maurice Denis, "L'époque du symbolisme", Gazette des Beaux-Arts, 1934, repris dans Maurice Denis, Le Ciel et l'Arcadie, Paris, Hermann éditeurs, 1993