Victor Brauner

Octobre 18 - Décembre 17, 2011

Ces dernières années, la galerie Malingue a choisi d'explorer successivement les séduisants univers oniriques de plusieurs artistes surréalistes (Tanguy, Ernst, Matta) ; une aventure visuelle au cœur des Grands Surréalistes fut ensuite proposée.

 

Pour cette exposition d'automne, Victor Brauner, autre acteur essentiel de la scène surréaliste française (et dont pourtant la dernière exposition dans un musée parisien remonte à 1996, au Musée national d'Art moderne), créateur prolifique et énigmatique, est convoqué : un ensemble de plus de trente oeuvres présente un panorama de sa création. L'envie de donner à voir la brillante diversité et la vivacité de son oeuvre nous a incités à faire redécouvrir ce peintre majeur.

 

La carrière de ce peintre subtil, à l'imagination violemment déchaînée, débute dans l'orbite des milieux artistiques d'avant-garde du Bucarest des années vingt. Installé à Paris en 1930, son oeuvre parfois troublant, offrant une vision originale du monde, séduit d'emblée les Surréalistes qui l'accueillent très vite dans leur groupe. Plusieurs œuvres de l'exposition illustrent ces recherches des premières années parisiennes (Prophétie, L'Eclair questionne…).

 

Une série emblématique de cette période est l'ensemble mettant en scène le personnage imaginaire de "Monsieur K.",  personnage obèse et moustachu, banquier-gendarme venu de Kafka et de Jarry. Ses "métamorphoses" cocasses et ésotériques sont démultipliées avec brio dans la Morphologie de l'Homme, de 1934, œuvre majeure et méconnue de la série.

 

Dans la nuit du 27 au 28 août 1938, dans l'atelier d'Oscar Dominguez, lors d'une altercation entre celui-ci et son compatriote Esteban Frances, Victor Brauner perd l'œil gauche. Les images de mutilation oculaire réalisées antérieurement apparaissent dès lors comme prémonitoires : Brauner se sent investi de pouvoirs exceptionnels et capable de capter les messages secrets, de déclencher des changements sur le plan intime ou cosmique. Cet accident devient pour lui le signe d'un accès initiatique à une autre visibilité, magique et mystérieuse.

 

Les années de guerre seront pour Brauner celles d'une réclusion forcée dans le Sud de la France. Mais sa force et sa richesse créatrices ne sont en rien diminuées, bridées seulement par le manque de moyens. Plusieurs œuvres sur papier illustrent la production de ces années difficiles, dont la magnifique aquarelle Lion Lumière Liberté (prêtée par les Musées nationaux) et l'étonnant Enterrez vos armes (unes des rares huiles de l'époque).

 

Après la guerre, de retour à Paris, Victor Brauner poursuit inlassablement ses expérimentations, porté par des "révélations" qui engendrent une oeuvre multiple et toujours surprenante. Ainsi La Rencontre du 2 bis rue Perrel, 1946 (prêté par le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris) témoigne de l'étrange coïncidence qui le fait s'installer dans l'immeuble même où vécut le Douanier Rousseau.

 

Chez cet inventeur épris d'occultisme, le mot est toujours important : "l'artiste est un proclamateur", affirme Brauner, soucieux de produire avec chaque oeuvre une vérité attisée par les mots du titre (Poète en exil, 1946), souvent inventés (Fantassin spermésthésique, 1949). Sa liberté et la richesse de son invention font de son atelier une sorte de "forge alchimique de l'art moderne".

 

Les personnages braunériens (Le Boyard, 1958, Stéréofigure, 1959 (prêté par le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris), Extrait du Radiant symbolique, 1962) sont des golems des temps nouveaux : l'humour y grince, la poésie y circule et le drame rôde. Des conflits de la vie intérieure naissent ces personnages (Fruit nouveau, 1964, prêté par les Musées nationaux).

 

La série testamentaire de ce travail riche et déroutant, nourri d'ésotérisme et de savoir psychanalytique, est illustrée dans l'exposition : une oeuvre de la magnifique série Mythologie, (conservée au Musée de l'Abbaye Sainte Croix, Les Sables d'Olonne) est présentée. Cet ensemble, couplé avec la série La Fête des Mères, est une suite de 14 œuvres. Chaque châssis est encastré dans un cadre de bois peint conçu selon une forme évocatrice, souvent zoomorphe. Des mots joyeusement déformés constituent les titres de ces toiles pleines d'humour et de fantaisie, associant la biographie de l'artiste à ses rencontres intellectuelles (l'alchimie, la psychanalyse, les nouveaux enjeux de la modernité etc…).

 

Avec cette exposition, et en cette année qui marque les cinquante ans d'activité de Daniel Malingue, la galerie Malingue est heureuse de pouvoir faire mieux connaître l'œuvre riche et énigmatique de cet "illuminateur" qu'est Victor Brauner, qui incarne au plus près l'esprit du mouvement surréaliste sous ses facettes les plus variées et dans toute sa complexité.

 

 

 

ANTHOLOGIE

 

"Maintenant six ans et demi ont passé depuis la perte de mon œil gauche. Cette mutilation étant éveillée en moi comme au premier jour, constituant le fait le plus douloureux et le plus important qui me soit arrivé.

À travers le temps et les événements, il constitue la clef fondamentale de mon développement vital.

À travers le temps traversant le temps, cet exemple sans pareil dans l'histoire de l'art, plus tard inévitablement sera connu et commenté comme un fait unique et extraordinaire.

C'est pour ça, ma peinture j'en porte la marque physique, et pour cette raison et d'autres incomprises, la nécessité obsédante de la reconstitution de tous les faits en rapport avec cette grande brèche cyclopéenne dans mon corps jusqu'alors sans la moindre difformation physique, entrainant par la suite petit à petit la dissolution de mon être physique parallèle à la grande dissolution générale autour de moi."

Victor Brauner

 

 

"Ma peinture est autobiographie. J'y raconte ma vie. Ma vie est exemplaire parce qu'elle est universelle… Elle raconte aussi les rêveries primitives dans leur forme et dans leur temps….

… Ma peinture est aussi symbolique et elle est chaque fois un message, pas un message métaphysique, mais un message direct et poétique.

[…] Chaque chose est personnifiée par une forme, chaque forme est personnifiée par une chose. Ainsi jamais dans mes tableaux vous ne verrez où les choses sont, car les choses sont concrètement dans leur totalité et elles expriment elles-mêmes l'espace.

Victor Brauner

 

 

"L'imagination chez Brauner est violemment déchaînée ; elle brûle et tord les filières par lesquelles le surréalisme même est tenté parfois de la faire passer, à des fins systématiques d'ailleurs admissibles. La grande marmite nocturne et immémoriale gronde au loin et à chaque coup de gong frappé - c'est son couvercle qui bat - glissent par l'entrebâillement toutes sortes d'êtres et d'objets douteux qui se répandent dans la campagne mentale."

André Breton, "Botte rose blanche", in Victor Brauner, Paris, Galerie Pierre, décembre 1934

 

"Victor Brauner est une source. Il apporte une intelligence nouvelle des formes, une formulation des possibles faisant le jeu de la surprise permanente ; il est l'inventeur d'une nouvelle perspective picturale, celle-ci toute passionnelle. Il s'agit pour Victor Brauner, par le moyen de la peinture, de faire l'expérience de ce qui dépasse la compréhension. Ici un homme, dans tous les sens du mot, s'expose. Les plus grands risques sont courus dans le rapport du créateur au créé, tant les objets de la création sont situés au plus profond de l'être. Les tableaux de Brauner sont autant de scènes de la vie intérieure : des conflits très critiques s'y débattent, des désirs primordiaux s'y affirment, des actions capitales s'y passent, des êtres inconnus y interviennent. Ce qui explique que ses tableaux vivent d'une présence animale, inquiétante, s'animent de toute une densité charnelle angoissante : ce ne sont pas des choses que l'on peut posséder du regard, ce sont des réalités vivantes qui tempêtent, éclatent de joie ou font du charme, et qui sans cesse dérobent leur mystère. Où Victor Brauner est peintre - et peintre de génie - c'est en ce que l'expression se concilie toujours chez lui avec la création : il met au propre une immense rêverie, mais en tirant du jamais vu des formes visibles ; il se crée des mythes de puissances, de jeu ou de sauvegarde, mais il en fait le tremplin d'innovations graphiques continuelles."

Sarane Alexandrian, "La symbolique de Brauner", Cahiers d'Art, Paris, 1949, n°2